Aux 5 séquences liturgiques [qui composent la Missa Salve Regina proprement dite: Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus], Albert Recasens ajoute pas loin de 6 motets qui datant des années 1570, attestent avec éclat de la précocité géniale du jeune Victoria. Un tempérament saisissant capable d’aspirer et de comprendre le meilleur de ses contemporains. Il y a certes l’héritage de Palestrina mais le nerf et le sang ardents qui jaillit dans chaque séquence, militent en faveur d’un Victoria déjà habité par l’or des sentiments. La ferveur superbement incarnée est celle de croyants conquérants, habités par une langueur sereine et confiante, emplis d’une certitude rayonnante, suspendue. Pas encore de doute mais une suavité raffinée, et l’éclat (solaire) des témoins de miracles célestes : la riche polyphonie dont Victoria détient le secret, convoque ce sentiment d’équilibre et de plénitude qui saisit les spectateurs du début à la fin.
Le souci d’éloquence, surtout cette caractérisation subtile de l’écriture musicale fusionnée au sens du texte, qui se singularise pour chaque phrase, sont le propre d’un Victoria déjà madrigalesque à l’égal des plus grands italiens. La diversité des formations, le jeu constant des contrastes, et dans le geste si millimétré de La Grande Chapelle, cette accentuation orfévrée de chaque mot, relève de facto d’un pur génie musical ; très subtile caractérisation qui affleure [et approche] la dramatisation du texte assumée chez les madrigalistes italiens contemporains.
Il revient aux interprètes en particulier à la direction précise, efficace, claire d’Albert Recasens, ce geste fluide et naturel qui insuffle à l’ensemble du programme une vitalité constante. Tant d’engagement mesuré exprime la puissance et la justesse de l’approche ; chaque pièce ainsi investie et habitée trouvant un juste équilibre entre l’abstraction suspendue, l’énergie circulaire de l’architecture polyphonique et déjà, la tentation [pré baroque] d’une individualisation dramatique de chaque partie. A ce titre le geste s’avère exemplaire. À 4, 5, 6 et à 8, le texte n’est jamais dilué et la lisibilité de la trame polyphonique, continûment préservée.
Cette lecture s’inscrit dans une série particulièrement aboutie que porte le directeur musical de La Grande Chapelle, musicologie autant qu’interprète. Pour chaque programme et souvent chaque enregistrement simultané, le chef questionne le sens du texte et les moyens de l’exprimer avec naturel et clarté. Ces derniers albums discographiques soulignent la justesse et le sérieux de la préalable : José de Nebra, Antonio Rodriguez de Hita, La mentabatur Iacob … autant de réalisations qui ont décroché légitimement le CLIC de CLASSIQUENEWS.
Albert Recasens s’informe au plus près des sources, dans le respect des traités d’époque, traquant chaque témoignage d’époque pour autant que fiable et cohérent, il apporte un éclairage précis sur contexte, conditions et moyens du jeu à l’époque. S’agissant de Victoria, l’articulation si délectable des textes défendue ce soir, s’inscrit aussi dans la pratique madrilène à la fin du XVIe, quand Victoria était le compositeur et maître de musique de Marie d’Autriche, résidente au sein du Couvent royal des Clarisses déchaussées jusqu’à sa mort en 1603.
À l’articulation vivante et détaillée des textes répond une parure instrumentale qui renvoie directement au statut aristocratique de sa protectrice Habsbourg [Victoria composera pour ses funérailles son bouleversant Requiem].
La fille de Charles Quint, épouse de Maximilien II et qui fut (entre autres) Reine de Hongrie, suscite un ordinaire fastueux qui se lit clairement dans le luxe instrumental restitué [ici 2 sacqueboutes, 1 dulciane, 1 cornet à bouquin et pour le continuo de base : le trio orgue, viole et théorbe).
L’activité des interprètes sait exprimer toutes les nuances et les facettes du conteur Victoria, sa prodigieuse créativité architecturale,… de la dévotion intimiste voire implorante et très finement murmurée, – remarquablement introspective aux étagements conquérants et majestueux, d’une polychoralité parfaitement assumée,… aux vitraux miroitants d’une cathédrale qui s’inscrit dans l’ampleur et la noblesse.
Cette diversité des perspectives et des formats montrent assez le démesure d’une intelligence musicale qui annonce le souffle des grandes œuvres baroques à venir. Le geste de La Grande Chapelle en exprime idéalement tous les enjeux sans jamais sacrifier le naturel ni l’éloquente vivacité. Un prochain enregistrement est annoncé dans la foulée de la tournée dont Metz est une étape.
Programme joué à Metz
Tomás Luis de Victoria (1548-1611)
Antiphon Salve Regina a 8
Kyrie a 8
Gloria a 8
Antiphon Sancta Maria sucurre
miseris a 4
Credo a 8
Motet Ne timeas Maria a 4 (solo)
Sanctus a 8
Agnus Dei a 8
Motet Domine, non sum dignus a 4
Motet Senex puerum portabat a 4
Motet Gaude Maria Virgo a 5
Antiphon Ave Maria a 8
Motet Quam pulchri sunt a 4
Motet Vadam et circuibo civitatem 6 Voices
Canticle Magnificat Primi Toni a 8
Traducción:
¿Obra del Renacimiento o del Primer Barroco, precursor de la Contrarreforma? ¿Estética del siglo XVI o del XVII? Albert Recasens y sus solistas de La Grande Chapelle logran un término medio muy acertado en la encrucijada de ambos siglos. La escritura de Victoria se ve regenerada, con un equilibrio soberano que humaniza una actividad milimétrica en las elecciones vocales. El director sabe dosificar una notable caracterización vocal, premisa de las pasiones barrocas, sin sacrificar nunca el equilibrio solar y circular de un Victoria tan apolíneo como Bach. La vidriera musical que se desprende de ello construye una proeza sonora que cautiva por su cohesión y su superlativo sentido del detalle…
A las cinco secuencias litúrgicas [que componen la Misa Salve Regina propiamente dicha: Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus ], Albert Recasens añade cerca de seis motetes que datan de la década de 1570 y que atestiguan con brillantez la genial precocidad del joven Victoria. Un temperamento sorprendente, capaz de aspirar y comprender lo mejor de sus contemporáneos. Es cierto que existe la herencia de Palestrina, pero la energía y la sangre ardientes que brotan en cada secuencia abogan por un Victoria ya poseído por el oro de los sentimientos. El fervor magníficamente encarnado es el de los creyentes conquistadores, poseídos por una languidez serena y confiada, llenos de una certeza radiante y suspendida. Aún no hay duda, sino una refinada dulzura y el resplandor (solar) de los testigos de milagros celestiales: la rica polifonía cuyo secreto conoce Victoria convoca ese sentimiento de equilibrio y plenitud que se apodera de los espectadores de principio a fin.
La preocupación por la elocuencia, sobre todo esa sutil caracterización de la escritura musical fusionada con el sentido del texto, que se singulariza en cada frase, son propias de un Victoria ya madrigalístico a la altura de los más grandes italianos. La diversidad de las formaciones, el juego constante de contrastes y, en el gesto tan milimétrico de La Grande Chapelle, esa acentuación labra de cada palabra, es de facto fruto de un puro genio musical; una caracterización muy sutil que roza [y se aproxima] a la dramatización del texto asumida por los madrigalistas italianos contemporáneos.
Es mérito de los intérpretes, en particular de la dirección precisa, eficaz y clara de Albert Recasens, ese gesto fluido y natural que infunde al conjunto del programa una vitalidad constante. Tanto compromiso mesurado expresa la potencia y la precisión del enfoque; cada pieza, así interpretada y vivida, encuentra el justo equilibrio entre la abstracción suspendida, la energía circular de la arquitectura polifónica y, ya, la tentación [prebarroca] de una individualización dramática de cada parte. En este sentido, el gesto resulta ejemplar. A 4, 5, 6 y 8, el texto nunca se diluye y la legibilidad de la trama polifónica se conserva continuamente.
Esta lectura forma parte de una serie especialmente lograda que lleva a cabo el director musical de La Grande Chapelle, como musicólogo y como intérprete. Para cada programa y, a menudo, cada grabación simultánea, el director cuestiona el significado del texto y los medios para expresarlo con naturalidad y claridad. Estos últimos álbumes discográficos subrayan la precisión y la seriedad de la premisa: José de Nebra, Antonio Rodríguez de Hita, La mentabatur Iacob … tantas realizaciones que han obtenido legítimamente el CLIC de CLASSIQUENEWS.
Albert Recasens se informa directamente de las fuentes, respetando los tratados de la época, rastreando cada testimonio de la época, siempre que sea fiable y coherente, y arroja luz sobre el contexto, las condiciones y los medios del juego en aquella época. En lo que respecta a Victoria, la deliciosa articulación de los textos que se defiende esta noche también se inscribe en la práctica madrileña de finales del siglo XVI, cuando Victoria era compositor y maestro de música de María de Austria, residente en el Convento Real de las Clarisas Descalzas hasta su muerte en 1603. A la articulación viva y detallada de los textos responde un adorno instrumental que remite directamente al estatus aristocrático de su protectora Habsburgo [Victoria compondrá para sus funerales su conmovedor Réquiem].
La hija de Carlos V, esposa de Maximiliano II y que fue (entre otras cosas) reina de Hungría, suscita una fastuosa pompa que se refleja claramente en el lujo instrumental restituido [aquí 2 sacabuches, 1 dulzaina, 1 corneta y para el continuo básico: el trío de órgano, viola y tiorba).
La actividad de los intérpretes sabe expresar todos los matices y facetas del narrador Victoria, su prodigiosa creatividad arquitectónica, su devoción intimista, incluso implorante y muy sutilmente susurrada, notablemente introspectiva, con estratos conquistadores y majestuosos, de una policoralidad perfectamente asumida, a las vidrieras resplandecientes de una catedral que se inscribe en la amplitud y la nobleza.
Esta diversidad de perspectivas y formatos muestra claramente la desmesura de una inteligencia musical que anuncia el soplo de las grandes obras barrocas por venir. La iniciativa de La Grande Chapelle expresa de manera ideal todos los retos sin sacrificar nunca la naturalidad ni la elocuente vivacidad. Se ha anunciado una próxima grabación tras la gira, de la que Metz es una de las etapas.